F comme… Fils indigne

Paulhiac est un petit village de Lot-et-Garonne, situé près de Montflanquin. Le 11 novembre 1819, vers huit heures du soir, Jean MIQUEL rentre chez lui au hameau de Mondou, lorsqu’il entend la détonation d’une arme à feu. Il crie : « qui va là ? » et au même moment, il reçoit à bout portant un coup de fusil à la tempe, et tombe mort.

Le 28 août 1820, Marie BERBIGUIE, sa veuve, se présente au bureau d’enregistrement de Montflanquin, et pour se conformer à la loi, elle déclare le décès de son mari. La déclaration est passée hors délai (la limite est fixée à 6 mois par la loi dans ce cas-là), elle peut donc être taxée par l’administration. Mais c’est le contenu de cette déclaration qui est intéressant, découvrons-le :

« A comparu Matie BERBIGUIE veuve de Jean MIQUEL du lieu de Mondou, commune de Paulhiac, tutrice légale de Marie MIQUEL sa fille mineure. Laquelle a déclaré que pour satisfaire à la loi du 22 frimaire an VII et pour éviter la continuation des Poursuites, a déclaré que Jean MIQUEL, son mari est décédé au lieu de Mondou commune de Paulhiac le 12 novembre 1819, âgé de 40 ans, sans dispositions. A la survivance de trois enfants mineurs, Antoine et Pierre MIQUEL issus de son premier mariage avec feue Jeanne BRASSIER, et Marie MIQUEL issue de son second mariage avec la comparante. Que Antoine MIQUEL, quoique décédé postérieurement, n ‘a pu hériter de son père pour cause prévue par le numéro I de l’article 727 du code civil. En sorte que Pierre MIQUEL émancipé issu du premier mariage et Marie MIQUEL mineure issue du second mariage habitant tous les deux avec la comparante sont les deux seuls héritiers de droit dudit Jean MIQUEL de leur père s ‘ils ne font pas la renonciation dans la forme Prescrite par la loi. Que ledit MIQUEL et ladite feue Jeanne BRASSIER sa première épouse étaient associés aux acquêts suivant leur contrat de mariage en forme du 9 prairial an VI devant SOULAGE, que ledit MIQUEL et ladite comparante sa seconde épouse étaient associés aux acquêts suivant contrat passé devant ENDURAN notaire à Montflanquin, il y a environ 6 ans. »

Cette déclaration appelle quelques remarques. Comme toutes les autres, elle donne des renseignements sur l’état de la famille : nombre d’unions, nombre d’enfants, dates des contrats de mariage s’il y en a eu. Elle est taxée hors délai et les héritiers risquent une pénalité, mais à la lecture de l’acte on se rend compte qu’ils vont peut-être refuser la succession. On nous précise que le fils aîné Antoine, quoique décédé après son père, n’a pu hériter pour cause prévue par le numéro I de l’article 727 du code civil.

Mais que dit cet article ?

Article 727 : Sont indignes de succéder, et comme tels exclus des successions, celui qui sera condamné pour avoir donné ou tenté de donner la mort au défunt.

Dès ce moment, on commence à comprendre l’horreur de la situation : Antoine MIQUEL a tué son père. Je me mets donc en quête des éléments me permettant d’essayer de comprendre le meurtre. Comment est mort Jean MIQUEL ? Son acte de décès rédigé le lendemain 12 novembre nous indique qu’il est décédé à Paulhiac, au lieu-dit Mondou le 11 novembre à huit heures du soir, rien d’autre. En France, les actes ne donnent aucun renseignement sur les causes du décès. Il me faut donc chercher d’autres sources. Heureusement, les archives départementales sont riches en documents de toutes sortes. En Lot-et-Garonne, elles sont situées place Verdun à Agen. De nombreux trésors sont cachés dans ce vieux bâtiment. Il suffit d’un peu de patience et de beaucoup de connaissances pour les faire sortir des étagères. La collection du Journal de Lot-et-Garonne date du début du XIXe siècle. Oh ! il ne faut pas s’attendre aux quotidiens tels que nous les connaissons, ceux-là sont réservés à une certaine élite, et ne comportent que quatre pages. Pour éviter leur dégradation, ces documents, comme beaucoup d’autres, sont conservés sous la forme de microfilms. En m’installant devant le lecteur, ma main tremble un peu, car je me demande si ma quête va aboutir, mais surtout une question lancinante me poursuit : « que vais-je trouver ? » Au bout de quelques minutes de lecture, mes yeux s’arrêtent sur l’entrefilet suivant :

« Un crime horrible a été commis à Paulhiac le 11 de ce mois, le sieur MIQUEL, rentrant chez lui à huit heures du soir, entendit la détonation d’une arme à feu dont il ne fut point atteint. II cria : qui va là ! Et au moment même il reçut à bout portant un coup de fusil à la tempe qui le renversa mort. Les soupçons qui s ‘élevèrent sur son fils âgé de 19 ans, qui, depuis quelque temps, avait quitté la maison parce que son père contrariait ses amours, se sont changés en certitude d’après le témoignage de plusieurs personnes chez lesquelles il demeurait. Il a été saisi et remis à la justice. »  

Mes soupçons se confirment, il s’agit bien du « fils indigne ». Je prends le parti de continuer la consultation du journal pour essayer de retrouver le procès d’Antoine MIQUEL. Le journal du 15 mars 1820 donne un bref compte rendu de la session du 5 mars 1820 de la cour d’assises, qui juge le meurtrier : il est condamné à la peine capitale.

J’oriente ensuite mes recherches vers les archives judiciaires conservées dans le dépôt d’Agen, série U. J’y trouve le compte rendu détaillé du procès, malheureusement le dossier d’instruction n’est pas conservé. Ce 5 mars 1820, Antoine MIQUEL est condamné par la cour d’assises du département de Lot-et-Garonne, séant à Agen, à la peine de mort. On le voit, la justice à cette époque est beaucoup plus rapide que de nos jours.

Mais je découvre également que le code civil est très dur envers les parricides. Je vous livre la sentence dans toute sa cruauté : « La Cour a condamné et condamne ledit Antoine MIQUEL, fils aîné, à la peine de mort, condamne qu’il sera conduit sur le lieu ordinaire où se fera l’exécution, où il sera conduit en chemise, nus pieds et la tête couverte d’un voile noir ; qu’il sera exposé sur l’échafaud pendant qu’un huissier fera au peuple lecture de l’arrêt de condamnation, qu’il aura ensuite le poing droit coupé et sera immédiatement exécuté à mort.. ».

L’après-midi du mercredi 26 avril 1820 a lieu l’exécution place du Pin à Agen. Par le journal du 29 avril, nous apprenons que l’abbé MALRAUX, qui l’a assisté, a lu sur l’échafaud une amende honorable qu’Antoine a écrite dans sa prison, et qu’il a prié son confesseur de lire, ne pouvant le faire lui-même, ses mains étant entravées et sa tête couverte d’un voile noir. Cette lecture a vivement ému l’assemblée dit le journaliste.

L’acte de décès d’Antoine MIQUEL est laconique : on sait seulement qu’il est mort à 15 h 30 place du Pin à Agen, âgé de 19 ans ou environ.

Une chape de plomb est ensuite tombée sur cette histoire, tout le monde a essayé d’oublier l’innommable, jusqu’à ce qu’un descendant de Marie MIQUEL me confie une recherche d’ascendance et que je fasse mon travail d’enquêteur familial.

Jean-Pierre Cazaux
Généalogiste familial 

 

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